Il nous a sorti la grande artillerie, le Président Emmanuel Macron, avec son Grand Débat National qui se finit cette semaine. Avec le million de contributions, des centaines d'heures de temps de parole, des séries de rendez-vous de quartier en quartier, de village en village, une vague numérique se prépare pour (dés)incarner les voix du peuple. Dans l'idée des deux poids deux mesures, ne pas omettre les trois pelés qui n'ont pas réussi à se croiser dans une salle polyvalente, tuant dans l'œuf toute velléité de débat.
Pour accompagner cette grande consultation inédite au niveau d'un état organisée de pied en cap de la nation, un grand déballage de techniques est administré par le gouvernement. En syndrome, une "algorithmie" aiguë, puis des "community managers" derniers cris, des as des "data centers" et une équipe d'experts en guise de bras et jambes de l'Etat. A la tête de cette démarche, omniscient, un homme d'où tout semble être parti et où tout semble devoir revenir. C'est presque une blague, un comble, le président de la République à la Française “recueillant” toutes les voix de tous les Français !
Un peu comme si toute cette méga performance numérique au service du citoyen et de la démocratie lui revenait. En bras de chemise, Superdata est pendu à nos clics !
Il y a quelque chose d'irréel démocratique dans cette déferlante de contributions bientôt consultables depuis chaque poste d'ordinateur. En manipulateurs, un gouvernement de jeunes spécialistes pataugeant dans une marre numérique représentant le cortex ou sous-texte français qui devra les traiter, les analyser et les rendre en exhaustivité. La politique prend des airs de jeu vidéo ou de logiciel 3.0.
Devenus virtuels, les avis de millions de citoyens risquent de se fondre, donnant l’illusion de traverser les frontières sociales, géographiques, culturelles, économiques pour arriver à leur fin. Ce qu'il nous manque toutefois, cruciale, c'est l'équation finale. Quelle mise en œuvre de tout ça, quelle oreille humaine auront toutes ces voix ? Quelle réalité prendra ce grand jeu numérisé ? Le silence engendré par le net n'aura d'égal que la masse inattendue de cette grande consultation. Impressionnantes données informatiques rompues au silence assourdissant des écrans. La vague virtuelle devra-t-elle faire patienter la rue, la rendre muette et nettoyer les trottoirs ? La langue des clics absorbera-t-elle l’expression populaire ?
On craint l'archivage historique. Ou le bug démocratique.
Catherine Jauffred