France / Espagne 2022

Réalisation : Albert Serra

Durée : 2H43

Avec : Benoit Magimel, Paola Mahagafanau, Marc Susini, Sergi Lopez

Dans l’île où il exerce, le Haut-Commissaire de la République De Roller est un homme de calcul aux manières parfaites. Dans les réceptions officielles comme les établissements interlopes, il prend constamment le pouls d’une population locale d’où la colère peut émerger à tout moment. D’autant plus qu’une rumeur se fait insistante : on aurait aperçu un sous-marin dont la présence fantomatique annoncerait une reprise des essais nucléaires français. Voila un film singulier, un grand paquebot à la dérive, un mélange de fictions. Pour ce territoire de cinéma à la fois réel et fantasmé, le réalisateur s’appuie sur trois défis: planter sa caméra en Polynésie française sur l’île de Tahiti, en ces lieux se pencher sur une fonction politique sans équivalent et confier ce rôle de simili préfet à un Benoit Magimel qui quitte les enfers du polar franchouillard pour le plus grand bonheur des cinéphiles. Le voila dans un De Roller qui sent bien qu’il se passe quelque chose, que son influence locale se fissure et que le réel s’obstine à lui demeurer incompréhensible. Autour de son héros perdant pied et sombrant dans la parano, Albert Serra nous offre toute une ronde de personnages toujours différents. Cela nous vaut une galerie bigarrée allant de vieux complices catalans tel Sergi Lopez en tenancier de discothèque, Lluis Serrat en bras droit et, pour le plus bel aspect du film, des nouveaux venus tels Matahi Pambrun en jeune leader indépendantiste ou encore la splendide Paola Mahagafanau, actrice trans, hôtesse d’accueil dans lequel le commissaire se reconnaît une alliée. Sous la figure de De Roller se révèle l’alliance tacite des structures post coloniales et du capitalisme. Sa paranoïa est à double sens. Est-il l’artisan des conflits politiques ou en est-il la victime ? Il se transforme selon la situation. Ainsi sont évoqués des petits détails très réels qui nous sont distillés pour documenter une sorte de vulgarité moderne et nous montrer que nous assistons à la disparition de l’humanité, les résistances humanistes étant entrain de reculer. En effet, à l’image du néo colonialisme qui nous est dépeint, le système déshumanisé ne s’effondre pas vraiment, il est pris dans une chute infinie. Cela nous vaut une fin en forme de question insoluble que nous ne vous dévoilerons pas.

Jean Segonne