Viens jeudi matin à Carcassonne” me lance un viticulteur dans une rue d’Olonzac, l'air grave. C'est annoncé, les fantômes énervés des luttes viticoles ressortent. Une journée de feux de palettes et de descente en supermarché après, je le croise de nouveau. Toujours l'air grave et toujours énervé mais la cible a changé. C'est à son propre groupe qu'il en veut. “Bah si on faisait du meilleur vin, il se vendrait mieux”. Dépité, ultra lucide ? Blasé ? Si le vin est vendu comme un aliment, sa composition et sa qualité doivent être ses caractéristiques principales. Mais si viticulteur est un métier, il faut bien qu'il puisse en vivre et bien. Dilemme. Aujourd'hui, entre deux vins, il y a bien des mondes, et entre deux viticulteurs, il y a bien des bourses. Le dilemme est sensible chez le consommateur comme chez le vigneron : combien payer la bouteille et quelle bouteille ? S'il y aura toujours des luttes à mener depuis les rangs de vignes, les cuves en caves et le supermarché où s'alignent une concurrence sans limite et assassine, il est urgent de se mettre d'accord au sein de la viticulture sur les “vraies” luttes à mener. Pour un monde meilleur, il est crucial que la viticulture retrouve une unité et des voix harmonisées plutôt que dissonantes face aux prédateurs. Cela semble même être une des premières bagarres à mener. Par là même, se mettre d'accord sur la nature des prédateurs. Car ce que les agriculteurs subissent comme attaques et mépris, ils le vivent déjà au sein de leur milieu. Ils sont d'ailleurs les premiers à rompre au sein même de leur famille. Leur lutte intestine n'est qu'une image de ce qu'ils sont obligés de vivre de tous côtés : contorsionnistes pour rallier valeurs, santé et business, avaleurs de couleuvres sur les diktats des pesticides, réduction du prix de vente, asservissement aux négociants, etc., etc.
Catherine Jauffred