C'est en faisant un remontage à la cave coop de Saint-Jean que ça m'est tombé dessus ; pas comme une révélation des grands jours avec tambours, trompettes et bambins grassouillets, ailés et la quéquette à l’air, non, comme un petit rai de lumière qui a traversé le voile un peu morne du quotidien : “Tiens, ça sent bon”, que je me suis dit. Pourtant, de mon côté, dans ma modeste cave, je vinifie mes propres raisins, cultivés avec soin sans produits de synthèse, à la manière dite “naturelle”, sans sulfites ni tout le tintouin œnologique ; mais, c'est un peu schizophrénique, je bosse aussi comme simple caviste saisonnier
à la coopé, où l'on reçoit parfois
des raisins pas irréprochables, mâchouillés par la machine, qui n'ont pas tout à fait le degré ou sont en état de déconfiture, et disons que les marchands de produits oeno nous aiment bien. Cependant l'odeur agréable et familière de ce vin rouge en train de travailler et qui sortait à gros bouillons mousseux du coude en inox vissé au robinet me rappelait d'autres remontages, d'autres pigeages, et me reliait à la grande confrérie des gens du vin. Car on peut être simple ouvrier ou grand négociant à Bordeaux, vigneronne paysanne ou flying winemaker, je crois que nous tous, et ce depuis le premier homme, la première femme qui a trempé ses lèvres dans un bol où s'étaient écrasés des raisins oubliés, avons eu cet émerveillement devant cette transmutation du raisin en vin. Ce fruit trop sucré, un peu agaçant avec ses pépins, une fois fermenté se magnifie, statut inégalé parmi les boissons terrestres, en breuvage des dieux ! Merci à ce remontage qui m'a rappelé le vin archétypal, ce vin qui fascine l'Humanité depuis des millénaires et qui, le temps d'une olfaction, a rendu vaines toutes ces guéguerres intestines – bio ou conventionnel, indépendants ou coopérateurs, petits domaines ou grands châteaux, vrais ou faux paysans... Pas étonnant que le vin soit symbole de communion, à la table comme à l'église !
Antoine Cauchy